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Opération de désinformation pro-Téhéran "Distinguished Impersonator" : après les pseudo-journalistes, place à la fausse indignation sur les réseaux sociaux

Dans un article publié en mai 2019, FireEye Threat Intelligence révélait l'existence d'un  groupe d'utilisateurs de réseaux sociaux impliqués dans des activités de désinformation qui, d'après nos hypothèses prudentes à l'époque, étaient menées au profit de l'Iran. Les acteurs de ce réseau avaient alors usurpé l'identité de plusieurs candidats à la Chambre des représentants lors des élections de mi-mandat de 2018. Au cours de cette même campagne, ils avaient créé de toutes pièces des profils de pseudo-journalistes pour solliciter des entretiens avec des personnalités publiques (vrais journalistes, politiciens, etc.). L'objectif ? Manipuler les opinions pour servir leurs intérêts politiques. Depuis la publication de cet article, nous avons poursuivi et approfondi notre étude de ces activités qui s'inscrivent selon toute vraisemblance dans le cadre d'une opération de plus grande envergure. Nos conclusions ont fait l'objet d'un rapport intitulé "Distinguished Impersonator".

Aujourd'hui, le groupe Facebook a pris des mesures à l'encontre de onze utilisateurs de comptes Facebook et Instagram dont il nous a communiqué l'identité. Une analyse de ces comptes nous a amené à conclure que leurs utilisateurs étaient tous impliqués dans l'opération Distinguished Impersonator dont nous suivons les agissements depuis l'an passé. Parallèlement, nous avons identifié près d'une quarantaine de comptes Twitter associés à cette tentative de manipulation, et contre lesquels le réseau social à l'oiseau bleu a également engagé des actions. Dans cet article, nous nous pencherons sur les activités de certains individus associés au réseau Distinguished Impersonator afin de mettre en lumière les artifices utilisés pour manipuler les opinions publiques et créer une caisse de résonance autour de thèmes à caractère politique.          

Aperçu de l'activité

Commentaires postés sur les comptes de réseaux sociaux de politiciens et journalistes, propositions d'interviews envoyées à des personnalités reconnues (intellectuels, journalistes, activistes, etc.), vidéos de fausses interviews postées sur les réseaux sociaux... les opérations actuelles du réseau Distinguished Impersonator s'inscrivent résolument dans la continuité des activités dont nous avions déjà esquissé les contours en mai 2019. Dans cette guerre de l'opinion publique, les acteurs de Distinguished Impersonator se sont également appuyés sur des informations authentiques pour mener des campagnes de désinformation, notamment à travers la diffusion d'articles et de vidéos de journalistes occidentaux favorables aux thèses iraniennes et la mise en avant sur les réseaux sociaux de commentaires authentiques allant dans ce sens.

Si certains individus se sont fait passer pour des personnalités publiques telles que des journalistes, d'autres se sont présentés comme des libéraux américains, au sens politique du terme. En ajoutant leurs voix à celles de comptes authentiques, ces imposteurs ont ainsi cherché à amplifier les réactions partisanes sur les réseaux sociaux, mais aussi des contenus servant les intérêts de Téhéran. On citera notamment des vidéos d'une rencontre amicale entre le président Trump et le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed Ben Salmane accompagnées de commentaires pro-Démocrates, des vidéos dans lesquelles des candidats démocrates à la Présidentielle américaine critiquent le rôle de Riyad dans le conflit au Yémen ou d'autres contenus anti-saoudiens, anti-israéliens et anti-Trump. Certains de ces messages s'adressaient même directement aux comptes de réseaux sociaux de politiciens et de journalistes américains (figure 1).


Figure 1 : Comptes Twitter du réseau Distinguished Impersonator postant des contenus anti-saoudiens, anti-israéliens et anti-Trump

Nous avons observé des recoupements directs entre six individus opérant à la fois sur Facebook et sur Twitter. Dans l'un de ces cas, le pseudo "Ryan Jensen" a posté sur Twitter et sur Instagram une vidéo montrant des manifestations de pacifistes américains après la mort du général Qassem Soleimani, commandant de la force al-Qods des Gardiens de la Révolution, tué lors d'une frappe aérienne de l'U.S. Air Force à Bagdad, en janvier 2020 (figure 2). Bien que ce raid n'ait entraîné que peu de réactions des acteurs du réseau pro-Téhéran, l'opération Distinguished Impersonator était active bien avant l'incident.


Figure 2 : Messages du pseudo "Ryan Jensen" sur Twitter et Instagram montrant une vidéo de manifestations anti-guerre aux États-Unis après l'assassinat du général Qassem Soleimani.

Réponses concertées à des personnalités influentes sur Twitter et demandes d'interviews de pseudo-journalistes

Les comptes Twitter que nous avons identifiés comme faisant partie de l'opération Distinguished Impersonator ont envoyé des réponses concertées à des tweets de personnalités et d'organisations influentes (membres du Congrès américain, politiciens, journalistes, etc.). Leurs réactions, souvent ponctuées de hashtags identiques, allaient toutes dans le sens des intérêts politiques de l'Iran, ce alors même que le tweet initial n'avait aucun lien direct avec les positions de la république islamique. Un tweet relatif à une mission de la NASA a ainsi entraîné plusieurs réactions se rapportant à la saisie d'un navire pétrolier britannique par Téhéran, en juillet 2019. D'autres réponses ont porté sur les sanctions américaines contre l'Iran ou la procédure d'impeachment à l'encontre du président Trump (figure 3). En agissant ainsi, ces comptes factices ont probablement cherché à susciter une réponse des personnalités ou des organisations auxquelles elles s'adressaient. De même, leurs réactions en chaîne sur des thèmes sans rapport avec le message initial peut également indiquer une volonté de toucher un public plus large de followers.


Figure 3 : Messages Twitter portant sur les sanctions américaines imposées à Téhéran (à gauche) et sur la procédure d'impeachment contre Donald Trump (à droite).

Les comptes Instagram que nous pensons être rattachés au réseau Distinguished Impersonator ont ensuite repris ce fil Twitter en publiant des enregistrements d'écran dans lesquels un internaute non identifié fait défiler les réponses au tweet d'une personnalité publique, mêlant des comptes fictifs associés au réseau à des utilisateurs authentiques de Twitter. Le compte Instagram @ryanjensen7722 a ainsi publié une vidéo montrant le fil de réponses à un tweet du sénateur américain Cory Gardner portant sur la thématique "censure et oppression". Cette vidéo intègre un commentaire de @EmilyAn1996, un compte Twitter lié selon nous à l'opération Distinguished Impersonator, évoquant la possible culpabilité du président Trump dans son procès en destitution.


Figure 4 : Enregistrement d'écran d'une vidéo publiée par @ryanjensen7722 sur Instagram et faisant défiler les réponses à un tweet du sénateur américain Cory Gardner

Comme nous avons pu l'observer, au moins deux pseudo-journalistes prétendant travailler dans des organes de presse légitimes ont contacté par Twitter des personnalités influentes de pays occidentaux (intellectuels, activistes, journalistes, conseillers politiques, etc.) afin de les inviter à répondre à des interviews (figure 5). Parmi celles-ci : des représentants de think tanks tels que le Washington Institute for Near East Policy et le Foreign Policy Research Institute, des conservateurs américains opposés au président Trump et un député britannique. Les personnes sollicitées étaient invitées à s'exprimer sur des sujets associés aux intérêts politiques iraniens, comme la prochaine campagne présidentielle de Trump, les relations de l'Administration Trump avec l'Arabie saoudite, le "Deal du siècle" impulsé par cette même Administration et censé mettre un terme au conflit israélo-palestinien, ou encore un tweet du locataire de la Maison-Blanche sur l'ancienne Première ministre britannique Theresa May.


Figure 5 : Demande d'interview adressée sur Twitter à des intellectuels et des journalistes par le pseudo "James Walker".

Des sondages d'opinion sur Twitter visant à faire réagir la twittosphère sur des sujets en lien avec les intérêts de Téhéran

Certains comptes Twitter ont également publié des sondages d'opinion visant à provoquer le débat sur certains sujets politiques et, très probablement, de gonfler au passage leur base de followers. Le pseudo @CavenessJim a ainsi posé la question suivante : "La politique étrangère de Donald Trump, notamment pour ce qui concerne le "Deal du siècle" en Israël, vous inspire-t-elle confiance ?" (Les sondés avaient le choix entre : "Oui" et "Non, car la politique de Trump est dictée par ses intérêts personnels". Au final, la réponse négative a recueilli 99 % des 2 241 "votes", dont l'authenticité demeure impossible à confirmer). Un autre pseudo, @AshleyJones524, a répondu à un tweet du sénateur républicain Lindsey Graham en publiant les résultats d'un autre sondage dans lequel les 24 participants avaient répondu par l'affirmative que le politicien était "le toutou de Trump", en indexant sept figures politiques nationales et un célèbre humoriste américain. Les comptes du réseau Distinguished Impersonator ont également repris sur Instagram les résultats des sondages publiés sur Twitter en réponse aux tweets de personnalités publiques (figure 6).


Figure 6 : Le pseudo @CavenessJim publie un sondage sur Twitter (à gauche). Le pseudo @ryanjensen7722 reprend sur Instagram une vidéo montrant les résultats du sondage de @CavenessJim's sur Twitter (à droite)

Des vidéos d'interviews de personnalités américaines, britanniques et israéliennes publiées sur Tehran Times

Dans le prolongement de ce que nous observions déjà en mai 2019, des pseudos associés à Distinguished Impersonator ont récemment mis sur leurs comptes Facebook, Instagram et Twitter des vidéos d'interviews donnant la parole à des personnalités américaines, britanniques et israéliennes (universitaires, politiciens, activistes, etc.) dont les opinions vont dans le sens des intérêts du régime des mollahs (figure 7). S'il nous a été jusqu'à présent impossible de déterminer la provenance de ces entretiens, il s'avère que, contrairement à ce que nous avions pu observer en 2019, les auteurs de ces posts récents ne prétendent pas avoir mené eux-mêmes les entretiens qu'ils mettent en avant sur les réseaux sociaux. Les vidéos exposent les points de vue des personnes interrogées sur des sujets aussi variés que la politique moyen-orientale des États-Unis ou les relations de Washington avec ses alliés. Fait intéressant, certaines de ces vidéos ont été reprises sur le site web du journal de langue anglaise Tehran Times après, mais parfois même avant leur publication sur les réseaux sociaux. Le quotidien d'État iranien a également publié des vidéos de ce qui semble être différentes séquences des mêmes interviews mises en ligne par des acteurs de Distinguished Impersonator. Pour mémoire, Tehran Times appartient à l'Organisation de la propagation islamique, une entité qui relève de l'autorité directe du Guide suprême de la Révolution islamique Ali Khamenei.


Figure 7 : Interviews vidéo d'un activiste et d'une universitaire, publiées sur les comptes Facebook et Instagram d'individus associés à Distinguished Impersonator

Conclusion

Les activités que nous décrivons dans cet article ne sont pas nouvelles en soi. Elles s'inscrivent dans la continuité d'une opération que nous surveillons depuis l'an passé et qui vise très probablement à promouvoir les intérêts politiques de l'Iran. Ce type d'activité illustre bien la manière dont ses acteurs se renouvellent en permanence pour détourner les commentaires politiques de personnalités reconnues au profit de Téhéran. Les impostures de pseudo-journalistes et l'exploitation d'interviews politiques de personnalités importantes fournissent également de nouveaux exemples de ce que nous appelons en interne "Media-IO nexus". Cette technique malveillante a pour objectif de manipuler l'opinion publique en s'appuyant sur un environnement médiatique légitime, que ce soit par le biais de la mise en ligne de faux sites d'informations plus vrais que nature, le détournement de médias légitimes pour promouvoir des idées partisanes, des campagnes de désinformation reposant sur la défiguration des sites web de certains médias, l'usurpation des sites d'information légitimes ou, comme dans le cas présent, la sollicitation de commentaires orientés de personnalités publiques par des pseudos factices ou de faux journalistes.